Agri79 Informations 17 juin 2010 à 09h45 | Par Propos recueillis par Jean-Paul Goutines

Interview - La nature est entre les mains des agriculteurs, selon Sylvie Brunel

« C'est l'agriculteur qui détient aujourd'hui une grande partie des solutions du développement durable », explique Sylvie Brunel, marraine de Ferme en ville à Nantes le 5 juin dernier. Interview.

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« Depuis le début des années quatre-vingt-dix, l'écologie s'est imposée dans les politiques publiques et dans les discours médiatiques au détriment des questions économiques et sociales », souligne Sylvie Brunel.
« Depuis le début des années quatre-vingt-dix, l'écologie s'est imposée dans les politiques publiques et dans les discours médiatiques au détriment des questions économiques et sociales », souligne Sylvie Brunel. - © DR

Sylvie Brunel, vous avez accepté d'être la marraine de Ferme en ville, opération de communication visant à rapprocher les agriculteurs et les citadins. Pourquoi ?

Parce que comme Nature capitale sur les Champs-Elysées à Paris, je pense que l'opération Ferme en ville est nécessaire pour faire comprendre aux urbains à quel point l'agriculture fait partie intégrante de leur vie et de leur bien-être. A quel point aussi l'équilibre d'une nation comme la France dépend de la bonne santé des agriculteurs – bonne santé économique mais aussi psychologique, car ils se sentent trop souvent mal aimés aujourd'hui. Le côté gai, festif de Ferme en ville est la meilleure façon qu'ils peuvent trouver de rétablir le lien !

 

C'est vrai, les agriculteurs se sentent mal-aimés d'une certaine frange de la population (les mouvements environnementalistes et les médias qui relaient leur propos). Que voulez vous dire aux agriculteurs ? Peut-on changer cette tendance ?

Qu'ils ne doivent ni s'enfermer dans une attitude défensive, ni passer leur temps à se justifier comme s'ils étaient coupables. Coupables, ils ne le sont pas, au contraire : depuis des années, les agriculteurs essaient de s'adapter aux attentes de la société, de répondre à la demande urbaine en termes de produits de qualité et de bonnes pratiques environnementales. Mais faute d'information, les urbains campent trop souvent sur des visions caricaturales ou dépassées, alors que les agriculteurs  sont aussi sensibles qu'eux à la nécessité de travailler avec la nature. Je dirais même plus : la nature, c'est eux, les agriculteurs, qui la font ! Simplement, les réponses qu'ils apportent tiennent compte d'un certain nombre de contraintes économiques et agronomiques que le monde de la ville a oubliées. Je suis persuadée que souvent les problèmes et l'incompréhension mutuelle relèvent d'abord d'une absence de dialogue, chacun campant sur  sa position.

 

L'agriculture française a fait d'énormes progrès techniques depuis 60 ans, grâce à l'utilisation de la mécanisation, des engrais, des produits phytosanitaires. A-t-elle fait, selon vous, fausse route ?

Non, elle a répondu à une demande qui était celle de la société française d'alors : on oublie à quel point l'Europe était dépendante des importations alimentaires après la guerre, à quel point les gens ont souffert des pénuries. Quand on parle des excès d'une agriculture productiviste, on oublie qu'il a fallu abord assurer la quantité, la qualité et la régularité des approvisionnements alimentaires, alors que de plus en plus de gens vivaient en ville. Et comme les Français ont oublié la peur de manquer, ils ne voient plus que les effets indésirables de ces progrès techniques. Bien sûr, cela ne veut pas dire qu'il ne faille pas modifier un certain nombre de modes de production : la nouvelle révolution agricole doit être une révolution écologique, fondée sur la demande sociétale, alors que celle des années cinquante était une révolution technique et chimique, indispensable pour accroître une offre alimentaire qui était alors insuffisante.

 

Dans votre ouvrage A qui profite le développement durable, vous estimez, quand on parle de développement durable,  que l'on met trop souvent l'accent sur le durable au sens strictement environnemental, et pas assez sur le  développement  Pouvez-vous nous expliquer  ce point de vue ?

Je crois que le développement durable est une nécessité, mais qu'on oublie qu'un milliard de personnes sur la terre ne mangent toujours pas à leur faim. Depuis le début des années quatre-vingt-dix, l'écologie s'est imposée dans les politiques publiques et dans les discours médiatiques au détriment des questions économiques et sociales. C'est une bonne chose car les effets néfastes d'une exploitation immodérée des ressources naturelles et le saccage des paysages dans certaines régions ont fini par compromettre l'aspiration à vivre mieux des populations au nom desquelles certains pays ou certaines régions ont conduit un développement économique à marche forcée. Mais il ne faut jamais oublier que la Planète n'existe que parce que l'humanité l'habite et la façonne. Qu'il existe toute une biodiversité nourricière qui n'est pas incompatible, bien au contraire, avec l'idée que nous nous faisons de la nature. Notre environnement dépend pour une large part de tous ceux qui cultivent la terre ! Plus de la moitié de la population mondiale vit toujours de l'agriculture. Il n'est pas acceptable que ce soit en son sein que l'on rencontre le plus grand nombre de personnes qui souffrent de la faim, de la maladie, de l'absence d'eau potable, voire de situations de violence.

 

La planète va bientôt accueillir (d'ici 2050) environ 9 milliards d'habitants qu'il faudra nourrir. Comment relever ce défi pour l'agriculture du monde ? Est-ce atteignable en respectant les ressources de la terre ?

Bien sûr, car il existe d'importantes réserves de production presque partout dans le monde. Mais les défis à relever sont considérables. Il va falloir produire plus avec moins, tout en assurant la viabilité des exploitations agricoles et en permettant à ceux qui produisent la nourriture de pouvoir vivre décemment sur leurs terres. La bonne résolution des défis écologiques passe par la sécurisation foncière des paysans et par une rémunération correcte de leur travail. On attend aujourd'hui des agriculteurs qu'ils nourrissent le monde tout en entretenant les paysages. Ils ne le feront pas sans aides et sans politiques de soutien à l'agriculture car c'est le secteur où la fluctuation des prix est la plus forte. Et quand vous avez semé, vous ne pouvez plus changer jusqu'à la récolte ! D'où l'absolue nécessité d'accompagner et de sécuriser les agriculteurs dans les mutations en cours.

 

La biodiversité est un thème qui est de plus en plus mis en avant. L'agriculture moderne va-t-elle à l'encontre de la biodiversité ?

Tout dépend évidemment de la façon dont est mené le travail agricole, mais c'est l'agriculteur qui détient aujourd'hui une grande partie des solutions du développement durable : non seulement, il nourrit le monde, mais il peut, grâce à de bonnes pratiques, lutter en même temps contre le changement climatique, fournir de l'énergie renouvelable, remplacer les hydrocarbures par la chimie verte et assurer en plus la biodiversité. C'est lui qui détient la clé des paysages que les urbains aiment tant. Les agriculteurs sont de plus en plus sensibles aux attentes de la société en la matière. Jachères fleuries, préservation des abeilles, haies et plantations d'arbres, bandes enherbées le long des rivières, trames vertes, réservoirs d'eau, qui sont à la fois des lieux de biodiversité, mais aussi des espaces de loisirs et de sport tout en assurant une agriculture de qualité grâce à l'irrigation... les urbains devraient être sensibles aux efforts des agriculteurs et entendre ce qu'ils ont à leur dire sur cette nature qu'ils aiment tant car ce sont eux qui la connaissent et l'entretiennent le mieux ! Voilà pourquoi les agriculteurs doivent retrouver la fierté de leur travail et de leur rôle social. Ils n'ont pas à rougir de ce qu'ils sont, bien au contraire !

 

Bio express

Géographe, économiste et écrivain, Sylvie Brunel a travaillé pendant de longues années dans des associations humanitaires. Elle est spécialiste des questions de développement ; elle a écrit de nombreux livres, dont Famines et politique, La Faim dans le monde : comprendre pour agir, A qui profite le développement durable... 

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